Charles du Barail

Le Sel et la Potence

Le Sel — Roman historique, Camargue, XVIIe siècle

✦   Extrait   ✦

L'eau était noire et froide jusqu'aux cuisses. Elle sentait la vase, le sel, quelque chose de végétal et d'ancien qui n'avait pas de nom mais qu'ils reconnaissaient depuis qu'ils étaient assez grands pour marcher jusqu'ici – c'est-à-dire depuis toujours, ou presque. Ils retenaient leur souffle sans se le dire. Leurs paumes crevassées étouffaient leurs nuages de vapeur blanche. Le taureau surgit derrière la digue. Pas de bruit avant. Pas d'avertissement. Juste la terre qui trembla une seconde sous leurs pieds nus, puis la masse noire qui apparut au-dessus d'eux, deux cornes basses, les flancs soufflants, une gerbe d'eau salée dans le noir. Basile n'eut que le temps de voir cela. Gaspard ne réfléchit pas. Il attrapa son ami par la che-mise et le projeta dans le fossé au moment exact où l'animal passait à l'endroit où ils se trouvaient une demi-seconde plus tôt. Le choc fit trembler la terre, l'eau les couvrit jusqu'aux épaules, et le taureau poursuivit sa course dans le noir avec l'indifférence des bêtes qui n'avaient pas de temps à perdre avec les hommes. Ils restèrent un moment immobiles dans la vase, cou-verts d'algues et d'eau saumâtre, à écouter le silence revenir. Basile éclata de rire. Gaspard lui administra une gifle. – Fan ! T'es fou. – Counifle ! Mais vivant. C'était vrai pour les deux. Ils avaient la vie devant eux, ce qui cette nuit-là méritait d'être dit, même à voix basse, même dans un fossé.

Couverture — Le Sel et la Potence : Le Sel
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