Charles du Barail

Le Sel et la Potence — II. La Chiourme

Un extrait de La Chiourme

Le Sel et la Potence, II — Les galériens du Roi

FORÇATS !

Basile avait fini par se résigner. Il avait les yeux rougis et ne cachait pas son désespoir.

Depuis quatre jours, Gaspard brûlait de la fièvre quarte au fond de la charrette qui les menait d'Aigues-Mortes à Marseille. Il dormait les yeux ouverts, parlait sans voix, et son corps, par moments, devenait si lourd contre celui de Basile que celui-ci croyait sentir la mort prendre sa place.

Alors, lorsque Gaspard bougea enfin et murmura :

— Fan de chichourle… J'ai passé une bonne nuit…

Basile sursauta.

— Counifle, t'as pas dormi. T'étais mort, ou tout comme.

Les cris, le roulement des roues sur les quais et l'odeur du port avaient peut-être tiré Gaspard de sa torpeur. Devant eux, Marseille s'agitait ; des hommes couraient entre les entrepôts, des cordages grinçaient, des coups de marteau montaient de l'arsenal.

On leur ordonna de descendre.

Gaspard posa le pied à terre avec précaution. Ses jambes le portaient mal. Basile le retint par le coude, comme il l'avait fait tant de fois depuis leur enfance, mais un argousin les sépara d'un geste brutal.

Un officier, debout près du portail de l'arsenal, cria :

— La chiourme sur le côté droit ! Un argousin derrière chaque paire de forçats !

Gaspard tourna vers Basile un visage encore gonflé de fièvre.

— Fan de loule… Ils nous traitent de forçats.

Basile eut un rire sans joie.

— Counifle. Et tu crois qu'on est quoi, depuis le jugement ?

Il regarda les galères à quai, longues et basses, leurs rames levées comme des membres brisés.

— On a assisté à une assemblée du Désert. Maintenant, on appartient à la chiourme.

Un argousin frappa le pavé de son bâton.

— Avancez !

Basile serra une dernière fois le bras de Gaspard.

Puis ils passèrent sous le grand portail.

← Retour aux livres